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Citoyenneté et mandat

La démocratie participative, ça marche !

Situé au cœur du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais dévasté par la désindustrialisation et la fin de l’exploitation des mines, devenu « l’exemple parfait du non-durable : un territoire pollué, avec beaucoup de chômage, des paysages détruits. Mais surtout, il y avait un vide culturel, un problème d’estime de soi des habitants » selon le maire Jean-François Caron (EELV), Loos-en-Gohelle (et l’ensemble du territoire) avait besoin d’un nouveau modèle : le virage de la démocratie participative est absolument centrale dans la vie de la commune. Entretien avec Julian Perdrigeat, directeur du Cabinet.

Un forum citoyen participatif

Au début des années 2000, un véritable bouleversement a été impulsé afin de devenir une région référence en matière de développement durable et de transition énergétique. Considérant la commune comme un écosystème (naturel, patrimonial, humain et culturel) lui-même intégré dans un écosystème plus vaste, les élus ont clairement choisi de s’orienter vers un modèle de développement qui n’oublie personne. Un modèle qui permet à chacun de participer à la vie collective et de trouver sa place dans la ville.

« L’implication des habitants » n’est jamais acquise, la démocratie participative est « toujours une utopie à atteindre » explique Julian Perdrigeat. Mis en place au début des années 2000, un forum citoyen a « eu sa vie, bon an, mal an » mais a néanmoins bien profité d’une « véritable culture de l’implication des habitants, pas seulement les agents, les élus, mais aussi les acteurs de la société civile et les habitants ». Aujourd’hui, ces derniers savent que « s’ils ont une question, une revendication, ils seront entendus. En interne, on sait que lorsqu’on a besoin de travailler un sujet en implication, on aura du répondant. Donc, il y a une démocratie participative territoriale qui marche ».

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Cependant, il ne faut surtout pas croire que tout est facile, « on pourrait toujours faire mieux, avoir plus de projets qui permettent d’impliquer concrètement les gens sur du projet de transition. On pourrait avoir des acteurs de la société civile qui s’engagent beaucoup plus fortement dans des actions d’intérêt général ». Principal frein, naturellement, la motivation aléatoire des habitants, « les gens n’ont pas forcément envie de participer tout le temps, ils ont d’autres chats à fouetter ». Mais, depuis toutes ces années (près de 20 ans), le bilan reste positif : « on a un juste milieu qui fait que ça fonctionne et ça fonctionne plutôt bien ».

atelier-ueLe forum a permis notamment la mise en place de divers outils, « on a pris le réflexe de mettre en place des réunions publiques dès lors qu’il y a un sujet à discuter. On considère d’ailleurs que tous les sujets sont bons à discuter que ce soit la mise en place de travaux sur une route ou un aménagement urbain ou un grand projet qui n’est pas le fait de la ville et qui va avoir un impact sur le territoire ».

« Tout est bon et sujet à participation, nous on ouvre le jeu »

Comment s’organiser ? Déjà, il est recommandé de dépasser les cloisonnements des services, « on n’a pas de chargé de mission de démocratie participative en interne, on n’a pas un élu référent de la participation citoyenne. On est en transversalité, en coopération sur ces sujets ». Il appartient alors aux chefs de service concernés et à l’élu référent de mener la réunion publique organisée en relation.

Du cercle vertueux de la démocratie participative

Au cœur même du principe de la démocratie participative, on peut trouver la notion d’origine sud-africaine qu’est l’Ubuntu, « la capacité à accueillir ce qui est étranger de manière positive et en faire une opportunité d’enrichissement au sens social, environnemental, de bien-être ». Cette notion est devenue une ligne directrice au sein de la mairie, ne surtout pas refuser les propositions ou les critiques car elles ne rentreraient pas dans des cases déjà prévues, mais au contraire les accepter, en discuter, « les capacités d’écoute et d’accueil » étant notamment au cœur du concept d’Ubuntu. L’idée est d’ensuite travailler ensemble pour essayer de mener à bien les projets ou résoudre les problèmes.democratie-participative

La publication des Agir Ensemble offre aux habitants de participer à la rédaction sur des grands chantiers tels que la biodiversité, l’énergie, la culture… leur permettant notamment « de savoir quel est l’objectif de notre politique publique, ce qu’on veut en faire et comment ils peuvent s’insérer dans cette politique générale ».

A également été mis en place un « forum citoyen contributif », soit la constitution d’une SCIC (Société Coopérative d’Intérêt Collectif), deux associations résidant dans un local mis à disposition par la municipalité. L’une est portée sur les jardins et souhaite en développer un, l’autre a plutôt une visée culturelle, artistique et social « qui vise à être une turbine à projet » pour les habitants qui veulent être accompagnés sur leurs projets de développement. L’objectif ? En faire « un lieu de convergence de tout ce qui peut se passer en termes d’initiatives des habitants ».

Les programmes « fifty-fifty », grand succès

Véritable « outil de coproduction de la ville », ces programmes dits “fifty-fifty” permettent de s’émanciper des ressources limitées d’une petite ville qui ne peut pas financer tous les projets demandés et de « faire avec la population des projets ensemble ».

Le principe ? La municipalité va fournir le matériel et une assistance logistique, les habitants vont se charger de l’ouvrage. Le dispositif permet ainsi de créer du collectif. Par exemple, les joueurs de l’équipe de foot locale se sont chargés de repeindre les vestiaires, la municipalité avait fourni la peinture.democratie-participative

Public réputé bien difficile à atteindre et/ou mobiliser, les jeunes ont vite adhéré à ce type de partenariat. Réclamant aux débuts des années 2000 un espace musical, les jeunes, réunis en un collectif, ont été impliqués dans le processus afin de pouvoir bien cibler ce qu’ils allaient en faire, leurs besoins

Au début des années 2010, suite à de virulentes plaintes sur les réseaux sociaux de la future démolition d’un skate-park ne répondant plus aux normes de sécurité, un groupe de jeunes a été invité à participer au processus de décision pour en monter un autre. « Un noyau dur d’une dizaine de jeunes » a progressivement recruté de nouveaux membres pour contribuer à l’élaboration du projet. Et cette implication a fait des émules, de nombreux jeunes étant en demande de pouvoir mener d’autres projets dans le cadre de conventions “fifty-fifty”.

Un exemple marquant des avantages possibles permis par ces programmes : l’entretien des chemins ruraux pesait auparavant près de 100 000 €. Les travaux des champs des agriculteurs locaux les détruisant régulièrement, la municipalité a donc décidé de ne plus les entretenir. Suite au mécontentement de ces mêmes agriculteurs, un accord fifty-fifty a été passé entre ceux-ci et la municipalité : celle-ci fournissait le matériel, les agriculteurs se chargeaient de l’entretien. Le résultat est sans appel : près de 70 000 € d’économie et une action des agriculteurs valorisé par une médiatisation les rendant fiers de leur travail.

Une démarche fondamentale pour la réussite du développement durable

Là où d’aucuns ne voient le développement durable que par le prisme technologique, à Loos-en-Gohelle, en concertation avec l’ADEME (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie), on essaye aussi de travailler sur un deuxième pilier qui permettra de massifier le développement durable : « qu’est-ce qui fait qu’on arrive à impliquer les acteurs dans cette transition avec nous ? Qu’est-ce qui fait qu’ils sont parties prenantes ? ». Les différents backgrounds et activités hors-mandats des élus et agents permettent aussi d’apporter des expériences, des « subjectivités » diverses et variées qui enrichissent les réflexions, mais aussi d’attirer, d’impliquer « d’autres publics qui ne viendraient pas forcément spontanément dans nos dispositifs ».

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Campagne reverdie; Loos-en-Gohelle

Un exemple concret, au moment où la ville a élaboré un “fifty-fifty” avec un collectif d’agriculteurs qui voulaient se lancer dans le bio, le directeur des services techniques « lui-même chasseur et qui a une proximité avec le monde agricole  » a été « l’ambassadeur de ce projet auprès du monde agricole » permettant ainsi un accord où « pour un hectare amené par la mairie, un hectare était amené par les agriculteurs » doublant ainsi la surface initialement achetée par la mairie pour le bio.

La « double casquette des agents » est un bel avantage mais pas que : pour obtenir une mobilisation des habitants, il est aussi indispensable d’être en mesure de pouvoir proposer un « récit dans lesquels les gens s’inscrivent, le récit de transition d’une ville qui était post-minière et qui, demain, devient ville de développement durable. C’est un récit assez claire, limpide que tout le monde peut revendiquer ». Ainsi, il est primordial de proposer à ses habitants un véritable projet, de leur faire clairement comprendre vers quoi l’on veut aller, là où bien souvent les habitants ne saisissent pas le fil conducteur des politiques municipales.

« Tous ces éléments créent des conditions favorables à l’implication »

Autre approche qui a une grande importance, considérer les pétitions à leur juste valeur. Il arrive bien régulièrement que les pétitions soient négligées par les pouvoirs publics, ce qui a pu mener à l’établissement d’un préjugé dans les mentalités que ces pétitions « ça ne sert à rien ». Au contraire, celles-ci peuvent être porteuses de constitution de collectifs, « dès lors qu’il y a un mécontentement, on encourage les gens à nous écrire, à se constituer en collectif […] ça nous permet de savoir qui est dans cette ligne de pensée, ce qu’ils veulent exactement, d’avoir déjà un collectif constitué et, du coup, d’avoir déjà un premier positionnement habitants à partir duquel travailler à un projet d’amélioration de la situation ».

Quelques conseils

La mairie constituant « un des derniers points d’écoute locale », il est indispensable qu’elle reste un pilier de la démocratie, un lieu où l’on peut venir avoir une interaction humaine sans « être baladé de répondeur téléphonique en répondeur téléphonique » qui embrouillent plus souvent les gens qu’ils ne les aident.

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Mairie de Loos-en-Gohelle

Premier conseil : cette capacité d’accueil et d’écoute va demander du temps, de l’énergie et des compétences (cela ne s’improvise pas) mais c’est un effort important, « extrêmement utile, le fondement de la démocratie. Si on ne le fait pas, il y a plus grand monde qui le fait ». Ainsi, « la question de l’implication de l’habitant doit être prise en compte dans toute sa complexité ».

Dès lors, beaucoup d’ingénierie, de savoir-être vont être nécessaires pour savoir organiser et cadrer les débats, les réunions publiques, l’implication des habitants, il va donc falloir se former sur ces questions.

Deuxième conseil : commencer par l’organisation de petits projets concrets est conseillé, « un petit projet concret que l’on va mener correctement de A à Z en implication avec les habitants et qui va nous permettre de gagner en capital confiance » pour tous les acteurs.

Troisième conseil : il est indispensable de tenir ses engagements. Un lien de confiance est fondamental dans le cadre de la démocratie participative.

Quatrième conseil : ne surtout pas avoir peur de l’échec, « ce qui peut rassurer, c’est que la démocratie participative renforce la démocratie représentative ». L’implication des élus sur le terrain leur permet d’acquérir une réelle légitimité au moment de trancher lors de décisions complexes car ils sont « porteurs du soutien de tous ceux qui ont accompagnés ce cheminement-là ». Il devient dès lors relativement aisé de mettre en place des consensus et d’atteindre une vraie « démocratie de consensus ».

L’équipe municipale a impulsé ce type de politique au début des années 2000 et a depuis été à chaque fois réélue avec une grande facilité, signe d’une vraie adhésion des habitants au projet de territoire.